Médiations et médiateurs de la lecture numérique

janvier 3, 2010 at 5:46 (métiers du livre) (, , , , , )

Le passage au numérique nous amène à revoir la manière dont nous concevons la lecture en tant qu’activité culturelle. Les technologies numériques sont donc porteuses de nouvelles médiations, mais il convient de réfléchir si il s’agit vraiment de mutations. Brigitte Simonnot s’est penchée sur cette question, en se basant sur les registres de mutation évoqués par Roger Chartier, que sont l’ordre des discours, l’ordre des raisons et l’ordre des propriétés.

Brigitte Simonnot est maître de conférence en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Paul Verlaine de Metz et chercheur au Centre de Recherche sur les Médiations. Ses travaux portent sur l’analyse des dispositifs d’accès à l’information et leurs usages, notamment dans le domaine de la recherche d’information en ligne.

La conférence débute par un constat, selon lequel les étudiants lisent de moins en moins de livres, ce qui ne veut pas dire qu’ils lisent moins. En effet, la pratique de la lecture évolue en lien avec l’essor des technologies de l’information et de la communication, ce qui développe la lecture sur écran, notamment chez les plus jeunes générations. C’est à partir de cette question générale que Brigitte Simonnot va développer son intervention, articulée autour de trois axes. Elle va tout d’abord aborder le sujet de la textualité électronique, en s’intéressant au trois registres de mutation évoqués par Roger Chartier en 2005, puis se poser la question si les nouvelles textualités entraînent de nouvelles lectures, pour enfin s’intéresser à la médiation de la lecture numérique.

La textualité électronique : trois registres de mutation

Comme nous avons pu le constater dans l’introduction, les registres de mutation évoqués par Robert Chartier sont l’ordre des discours, l’ordre des raisons et l’ordre des propriétés.

Tout d’abord, l’ordre des discours est établi à partir de la relation entre les objets, que sont les livres, les lettres, les journaux…des catégories de textes et des usages de l’écrit. Cela appel donc à des formes de lectures différentes, ce qui semble remis en cause par la publication électronique. Une catégorie d’objet appel à une catégorie d’usage, mais cela traduit surtout une évolution des pratiques. Il faut alors rompre avec l’idée du déterminisme absolu. La bibliothèque doit donc suivre l’évolution des technologies qui influent sur les pratiques culturelles de leurs publics, si elle veut continuer à diffuser et démocratiser la culture au plus grand nombre. Se pose ensuite la question d’un support de restitution numérique unique, représenté par l’écran. Or, il ne faut plus parler de l’écran mais plutôt des écrans. En effet, il y a maintenant les écrans de téléphones portables, d’ordinateurs, de e-books…Les usages et les rapports à l’écran se diversifient et s’intensifient, étant donné que cela touche de plus en plus de personnes. Mais il faudra attendre encore quelques années pour que cela devienne stable et fiable, étant donné que c’est la première fois que l’on dissocie le support de projection du document de son support de restitution.

L’ordre des raisons est la manière dont l’auteur organise son argumentation, mais aussi les critères que peut utiliser le lecteur pour l’accepter ou la refuser. L’organisation de cette argumentation est différenciée, c’est-à-dire que le type d’ouvrage (romans, encyclopédie, articles de presse, publication scientifique…) va avoir une incidence sur le mode de lecture. En effet, il y a un outillage du texte adapté au lecteur selon le cas. Les tables des matières ou index vont plutôt êtres destinés à des lecteurs effectuant des recherches, par exemple. L’auteur, lors de la rédaction de son ouvrage, va donc créer un outillage du texte correspondant à des lecteurs bien spécifiques, en passant également par des citations, références ou allusions. Cela montre bien qu’un lecteur va avoir différents objectifs de lecture, que ce soit une lecture appelée intensive (passive, ludique), ou érudite (active, extensive ou sélective). Il convient alors de prendre en compte qu’il y a des lectures, et non une lecture, afin de povoir élaborer une médiation efficace.

Enfin, l’ordre des propriétés prend en compte la législation. Il y a à la fois la notion de droit d’auteur qui lutte contre le plagiat, c’est à dire la pratique de copier/coller, très utilisée par les étudiants. D’où l’intérêt de citer les sources. D’un autre côté, il y a la notion de copyright, qui va lutter contre la gratuité. La gratuité provient de la cyberculture, qui a pour but de donner un accès plus large aux ressources culturelles. Cette législation en vigueur, prend donc en compte la notion de “figure de l’auteur », qui est garant de l’authenticité du texte et de l’identité de l’auteur. Mais tous les livres imprimés, ou publiés en ligne, ne sont pas forcement écrits par l’auteur qui les signe. Il y a alors les questions de publication en ligne, ce qui un droit inscrit dans la législation. La notion de pseudonymes et d’anonymat lors de la publication d’un texte est également reconnu dans la législation. C’est un cas déjà reconnu et utilisé avec l’imprimé, mais cela s’accroit avec le numérique. Il est possible de penser que cela permet une expression plus libre, mais aussi un désengagement de l’auteur qui ne va pas assumer ses idées. Il peut donc y avoir des dérives, avec par exemple des idées et textes extrémistes non signés, ou des textes pertinents dénonçant certaines mesures politiques dans des pays tel que la Chine, ce qui dans ce cas est un gage de démocratie.

Les nouvelles textualités numériques

Avec l’entrée dans l’ère du numérique, et son développement fulgurant, de nouvelles notions apparaissent, que nous allons développer. Tout d’abord, la notion hypertexte, puis celle de fragmentation des textes et enfin celle d’intertextualité, qui est en fait l’accès aux sources et aux citations.

L’hypertexte peut être considéré comme le passage de l’imitation de l’imprimée à des formes plus autonomes.Ted Nelson est un sociologue américain, pionnier de l’histoire des technologies de l’information. Il est considéré comme l’inventeur de l’hypertexte dont il a inventé le terme en 1965. Selon lui, la notion d’hypertexte est bidirectionnelle. C’est à dire que cela permet à la fois de revenir en arrière, tout en réalisant le contexte du document. Pour l’imprimé, c’est le contexte de production, qui comprend l’auteur, la date et le lieu de publication, mais aussi les citations et les références. En ce qui concerne le numérique, c’est plutôt le contexte de lecture, et de la multiplicité de ces lectures qui est pris en compte. En effet, il y a une grande diversité de liens que se soit pour la navigation ou pour les citations à la manière des références bibliographiques. Cette multiplicité de liens aboutissent soit à des manques, soit à des excès. Il y a en effet trop de liens qui n’ont pas forcement de rapport avec le sujet concerné, ce qui est bien illustré par Wikipédia. Ce sont des liens trop généraux, générés automatiquement sans aucune volonté des auteurs.

La fragmentation des textes a déjà été amorcé avec l’imprimé. Cela est le résultat de mise en page, avec les paragraphes (les petits paragraphes sont souvent assimilés à la lecture populaire), la pagination, l’index, les notes de bas de page…Cela s’accélère fortement avec l’essor du numérique, qui facilite la lecture par passage. En effet, grâce aux moteurs de recherches du type Google, il est possible de trouver directement un passage traitant du sujet concerné, sans lire toute l’œuvre. Les lecteurs vont alors s’affranchir de la logique de l’auteur, en analysant un court passage sans prendre en compte le raisonnement et la construction du livre qui aboutit à l’extrait. Il est possible d’illustrer cette idée avec le livre de Pierre Bayard intitulé Comment parler des livres que l’on a pas lu, qui propose une lecture non extensive du texte.

Enfin, il y a l’intertextualité, qui est l’accès aux sources et citations. Cela peut ébranler la confiance que le lecteur devait accorder à l’auteur, mais cela permet également de comprendre la part d’interprétation de l’auteur qui s’est basé sur certaines sources pour sa rédaction. Les annotations, résultant d’une lecture attentive et souvent personnelle ne dure pas dans le temps avec les livres imprimés. Ce sont des écritures transitoires et temporaires. Mais avec le numérique, il y a la possibilité de les garder pérenne, en les mettant en ligne, en créant des annotations privées ou partagées. Cela peut alors donner lieu à des commentaires, discussions, débats, et donc permettre d’approfondir les réflexions et ouvrir la vision que le lecteur a sur l’ouvrage lu. Cela peut être vu comme un certain retour à l’oralité, posant toute fois un paradoxe. En effet, cela oppose l’oralité formelle, apparenté à la réthorique et donc aux discours construits, à l’oralité informelle, liée aux discussions à bâtons rompus. C’est le dernier cas qui est le plus souvent utilisé, ce qui peut paraître comme un élément négatif. Mais, ce sont ces échanges qui sont en fait les plus créatifs, si les lecteurs arrivent à faire un tri dans les informations foisonnantes qu’ils vont avoir sous les yeux.

La médiation de la lecture numérique

Madeleine Akrich est une sociologue et ingénieur française, directrice du Centre de sociologie de l’innovation. Ses travaux sont consacrés à la sociologie des techniques et s’inscrivent dans la perspective de la théorie de l’acteur réseau. En 1993, elle définie la médiation technique comme une mise en relation qui transforme chacune des entités reliées entres elles. Ces relations aboutissent donc à des changements de chaque entité, nécessitant des dispositifs techniques. Ce ne sont pas de simples instruments, car ils incorporent des contenus sociaux et reflètent les décisions des choix entrent différents projets.

Le numérique aboutit à de nouveaux infomédiaires, qui font la médiation entre l’offre et la demande de lecture. Mais un paradoxe se pose. D’un côté, le web facilite la publication et l’accès aux publications, mais les porte d’entrées sont étroites. En effet, une enquête a été réalisée en octobre 2009 en France sur la part d’audience des moteurs de recherche. Google est largement en tête avec 88,4%, suivi de loin par Bing à seulement 3%, puis Yahoo à 2,7% d’utilisation. Se pose alors une hésitation entre les recherches universitaires et la différenciation selon les genres de contenu, une opposition entre les recherches généralistes et les recherches web, image…les moteurs verticaux ratissant large, ou ceux spécialisés comme Google Scholar (publication scientifique) ou Google livre.

Tout ces infomédiaires sont accessibles 24h/24h et 7jours/7, et ils répondent toujours. De plus, ils vont proposer des outils performants et pratiques comme les suggestions orthographiques, les recherches personnalisées, par le traçage de l’activité des internautes afin de devancer ou de prescrire leurs désirs. Il y a donc des limites, avec un risque de formatage, la crainte étant de se laisser dicter nos recherches par le moteur de recherche. Ils proposent également des résumés automatiques, ce qui interroge sur le fait de se passer des sources, et peut être arriver à une clôture du monde informationnel. Ces infomédiaires jouent donc à la fois le rôle d’index interne, de catalogues et de prescripteurs. On aboutit alors à une naturalisation du dispositif, selon Madeleine Akrich. C’est à dire que l’on a des liens naturels et commerciaux, et ces liens naturels aboutissent à une naturalisation du dispositif. Il y a donc des innovations permanentes, qui peuvent êtres apparentés à des tests en grandeurs nature, ce qui aboutit à une opposition entre complexité et transparence.

Après avoir constaté l’essor et l’importance prise par le numérique, se pose la question de la place de la médiation humaine. En effet, bon nombre de professions jouant un rôle crucial dans la culture, sont touchées directement par le numérique. Il y a les enseignants et bibliothécaires apprenant et diffusant la culture, les journalistes et critiques et les éditeurs et libraires indépendants, permettant une large diversité éditoriale. Ces métiers ne seront certainement pas devenus obsolètes, il convient juste de s’adapter. Plusieurs points sont nécessaires à appliquer. Tout d’abord, occuper le terrain, faire de la médiation avec les usagers de bibliothèque afin qu’ils aient une bonne utilisation du numérique, ne pas éluder les pratiques et usages des lecteurs mais plutôt leur donner du sens. Le numérique constitue donc seulement une évolution, mais ne remet pas en cause ces métiers.

Conclusion

L’essor du numérique ces dernières années modifie les pratiques de lectures. De nouveaux modèles émergent, qui tirent parti des potentialités des nouveaux supports. Mais des limites émergent, que se soit un accès à l’information non pertinent ou que l’on peut apparenter à un bruit documentaire, ou le danger que peut représenter le moteur de recherche Google. Il est important de mettre au coeur des réflexions les pratiques sociales, afin de pouvoir répondre au mieux à la demande générale en matière de culture. Il convient donc de s’adapter le plus vite possible à cette métamorphose du livre, étant donné que c’est la période la plus propice. Les techniques évoluent continuellement, et les industries culturelles doivent suivre ce mouvement, à la fois pour leur survie, mais aussi pour répondre aux besoins des citoyens, qui auront toujours besoin d’une médiation humaine.

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